jeudi 6 juin 2013

Fiscalité des entreprises

La Suisse a compris qu’elle devait imposer les bénéfices acquis à l’étranger au même  taux que ceux acquis en Suisse. Mais à quel taux : trop haut, les sociétés s’en iront, trop bas, c’est la ruine des finances publiques. Ce sont les cantons, à qui la Confédération interdit d’imposer les bénéfices étrangers des sociétés internationales à statut spécial (holding, sociétés de domicile et sociétés mixtes), qui devraient en décider.
Certains, à l’exemple de Neuchâtel qui a très peu de gros contribuables locaux, pourrons s’aligner sur les taux très bas de Suisse centrale sans hypothéquer leurs finances publiques.
Ceux qui ont aujourd’hui déjà un taux très bas et beaucoup de sociétés à statuts spéciaux risquent d’en perdre peut-être une partie mais vont encaisser égalent des sommes pharamineuses de celles qui resteront. Bien que leurs taux d’impôt soient hautement compétitifs au plan international, ils pourraient donc envisager de l’abaisser encore.
Ceux enfin, ayant beaucoup de grande entreprises grosses contribuables et des taux d’impôts relativement élevés – Genève, Vaud, Bâle,  Zurich notamment – ne pourraient s’aligner sur les taux de suisse centrale sans de grosses pertes de revenus.
Avec le départ d’un certain nombre de sociétés à statut spécial, la Confédération, qui elle impose leurs bénéfices à 8,5 %  et en tire la moitié de ses recettes sur l’imposition des personnes morales, perdra inévitablement une partie de ses revenus. Les cantons, qui conservent 17% de l’impôt fédéral direct également.
Pour tous les acteurs – Confédération, cantons – l’inconnu reste la réaction de ces milliers de sociétés, toutes très mobiles, face à l’augmentation inévitablement très substantielle de leurs impôts. Pour beaucoup d’entre-elles la Suisse à bien d’autres avantages que la fiscalité et les pays avec des taux compétitifs ne sont ni nombreux ni très attirants. Mais si des Genève, Vaud, Bâle ou Zurich envisagent d’abaisser leur charge fiscale à 13 ou15% c’est avant tout pour éviter qu’elles se déplacent à Zoug Schwyz, Obwald ou Lucerne.
Dans le poker menteur où se joue l’avenir économique de la Suisse, les fronts se dessinent progressivement. La droite, fidèle à son idéologie, mise sur les baisses d’impôts et la concurrence fiscale. Economiesuisse également.   Les conséquences sur les finances publiques les laissent indifférents, ce qui n’est le cas ni des cantons et communes, ni de la Confédération. Ils comptent aussi, pour continuer d’attirer des sociétés, sur le maintien de certains statuts spéciaux, pourtant contestés déjàau plan européen   : taux réduit pour les revenus de la propriété intellectuelle, impôt sur le bénéfice corrigé des intérêts notamment.
La menace qui pèse sur les finances publiques des cantons et communes est à prendre au sérieux. Quand Genève ou Zurich envisage une imposition des bénéfices des personnes morales à 13  ou 14 %  cela devrait signifier qu’ils s’imaginent qu’une bonne partie des sociétés qui y ont leur siège risquent de se déplacer à Chypre, en Bulgarie où en Irlande. A 16 %, s’ajouterait la Lituanie, la Lettonie, à 17 % la Roumanie et Hongkong.  Ce n’est évidemment pas à ces concurrents qu’ils songent mais bien plutôt à Meggen dans le canton de Lucerne (11,32%) et plus généralement aux cantons de Zoug, Obwald, Schwyz, Lucerne notamment. Voulons-nous ruiner une partie des cantons et communes, remettre en cause leur politique sociale, de l’éducation, de la santé sous prétexte  de préserver l’autonomie cantonale et la concurrence fiscale ? C’est ce qu’envisage le Conseil fédéral  qui semble vouloir laisser chaque canton se débrouiller seul. Or c’est oublier que ces sociétés étaient jusqu’à présent imposées au même taux partout en Suisse puisque soumises, pour l’essentiel de leur revenu imposable, au seul taux de 8.5% de l’impôt fédéral direct. Ouvrir ce secteur à la concurrence fiscale inter-cantonale, même en prévoyant de revoir la péréquation financière, c’est déclencher une guerre fratricide dévastatrice et contraindre les cantons ayant des taux d’imposition des personnes morales relativement élevés à les réduire drastiquement sous peine de perdre un grand nombre de sociétés et d’emplois.
Une des solutions, que propose le Conseiller national RogerNordmann pour s’en tenir à un taux unique comme actuellement, serait d’augmenter  à 16% l’impôt fédéral direct des personnes morales, soit une charge fiscale de 14.5%, et de supprimer ou de réduire à quelques 2 ou 3%, l’impôt cantonal, le produit supplémentaire étant redistribué aux cantons.

Bien que le rapport du DFF l’écarte sans autre, rien n’empêcherait la Confédération d’harmoniser les taux d’impôt cantonaux sur les personnes morale ou de fixer au moins un taux minimum, et de revoir, parallèlement, la péréquation financière à laquelle les cantons qui verraient leur recette fiscales augmenter substantiellement pourraient participer plus largement. Qu’attendent les grands cantons, directement menacés, pour en prendre l’initiative. Qu’attend le Conseil fédéral pour agir alors que les buts de la Confédération – prospérité commune et cohésion du pays – sont en danger. Croire, comme les experts du Conseil fédéral, que nous avons de nombreuses années pour nous adapter, c’est ignorer les difficultés financières de nos partenaires et leur détermination de voir disparaître les privilèges fiscaux que nous offrons à nombre de leurs entreprises. Or ils peuvent demain dénoncer les accords de double imposition et imposer eux-mêmes les bénéfices réalisés chez eux par les sociétés ayant déplacé leur siège en Suisse. C’est d’ailleurs ce que recommande la Commission européenne aux pays membres.