Bel exemple que celui des Tunisiens et des Egyptiens qui oublient leur peur et prennent tous les risques pour des lendemains pourtant bien incertains à nos yeux de suisse que la moindre nouveauté effraye. Bien oublié le courage de nos ancêtres prêts à donner leur vie pour défendre l’indépendance du pays. Aujourd’hui tout est prétexte au repli sur soi, au refus du changement, au retour aux vielles habitudes. D’où nous sont venues ces peurs que la droite exploite si habilement pour isoler notre pays, en faire une sorte de réserve d’indiens profitant de la prospérité de ses voisins, exigeant leur appui sans faire preuve en retour de solidarité et de compréhension pour leurs problèmes. Peur de s’engager, peur de se lier, peur aussi de partager avec nos voisins européens la responsabilité de décisions qui pourtant nous concernent directement, peur tout simplement que cela coûte quelque chose. Peur qui n’ose pas dire son nom et se cache sous le pseudonyme de prudence. Dans le doute, mieux vaut s’abstenir ou tout au moins bien réfléchir car on n’est jamais certain de ce qui pourrait arriver. Nous continuons donc d’avoir une des plus grande armée du monde. Nous continuons, seul au monde, à construire à grand frais des abris antiatomiques. Nous resterons, seuls en Europe, absents là où se décide l’avenir de notre continent.
Pourquoi manquons-nous à ce point de courage ? D’où nous viennent ces peurs qui marquent à ce point la vie politique de ce pays ?
La presse et les médias électroniques font leur beurre de la violence et des crimes qui passionnent les foules et que relaient les multiples séries policières et autres experts de la criminalité, au point que chacun se sente menacé. Les brassages de population font souvent du voisin quelqu’un de différent, que l’on comprend moins bien. Il ne faut pas beaucoup pour que la méfiance face place à la peur. Rien n’est plus facile que jouer sur cet amalgame d’impressions diffuses d’un monde dangereux et criminel qui doit forcément venir de l’étranger.
Ces peurs, aussi peu fondées soient-elles statistiquement, se mêlent à d’autres, elles bien réelles, que sont les conséquences toujours plus destructrices d’un libéralisme sauvage, qui menace les emplois, pèse sur les salaires et les assurances sociales, augmente la précarité. Là où l’économiste constate que les gains de productivités, les profits sont confisqués par une petite minorité de privilégiés toujours plus riches, qui récusent toute responsabilité sociale et militent systématiquement pour des réductions d’impôts et de cotisations sociales, le citoyen lambda voit d’abord un avenir incertain, sur lequel il n’a que peu de prise et où les solidarités, fruits de longs combats sociaux du siècle passé sont menacées.
Ces peurs se cristallisent autour de symptômes si faciles à mettre en avant : les étrangers qui volent nos places de travail et pèsent sur nos salaires, la concurrence étrangère qui étrangle nos entreprises et les obligent à délocaliser, les impôts, notre argent, que gaspillent des politiciens incompétents. Elles expliquent le comportement de l’électorat helvétique, incompréhensible vues de l’étranger, qui conduit une majorité des habitants de ce pays à systématiquement voter contre ce qui les avantageraient : toute avancée sociale, toute mesure de protection des consommateurs ou de l’environnement, toute tentative d’imposer plus d’équité fiscale, toute ouverture au monde extérieur sont pesées à l’aune des risques de mécontenter les entreprises, de menacer leur prospérité dont dépendrait directement notre survie à tous.
Longtemps, le sens des responsabilités sociales de chefs d’entreprises engagés dans la vie politique, sociale et culturelle du pays, dans son armée de milice, ont permis de croire que l’intérêt de leurs entreprises étaient aussi le nôtre. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Les grandes multinationales n’ont plus grand-chose de suisse : ni leurs dirigeants, ni leurs activités, pour l’essentiel à l’étranger, ni leurs actionnaires. Une fiscalité particulièrement attractive reste probablement un des seuls liens les reliant encore à notre pays. C’est elle aussi qui justifie l’engagement en politique des milieux économiques et de leurs représentants avec, pour leitmotiv, moins d’Etat, moins d’impôts.
La peur est mauvaise conseillère. Elle empêche de poser les vrais enjeux : l’avenir de la Suisse ne dépend pas uniquement de la prospérité du grand capitalisme helvétique mais d’abord de la capacité d’innovation de l’ensemble des entreprises, et notamment des PME, donc de la recherche et de la formation de personnel hautement qualifié, mais également de banques prêtes à financer l’investissement et l’innovation, et pas uniquement obnubilées par leur seul rendement immédiat. La Suisse de demain dépend aussi d’une politique d’environnement et d’aménagement du territoire efficace. Elle dépend surtout de ce qui a été son atout essentiel depuis des décennies : la paix sociale fondée sur un sentiment d’équité aujourd’hui bien oublié. Or ces objectifs nécessitent des investissements, donc de l’argent. Comment y parvenir en payant moins d’impôts et de charges sociales que partout ailleurs, en jouant la concurrence fiscale, ce qui empêche d’imposer équitablement les plus riches et les entreprises les plus rentables.
Faudra-t-il attendre que les plus défavorisés n’arrivent plus à survivre, que les classes moyennes, qui ont fait la force de ce pays, soient totalement étranglées et se révoltent pour trouver le courage de faire face et de s’engager. L’Europe et le monde ont changé. Le repli sur soit, le retour aux valeurs ancestrales n’est pas une réponse mais un réflexe de peur dont nous devrions avoir honte
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